Rupture avec la famille, les amis, la société... La pauvreté conduit à l’isolement. Un engrenage qui mène parfois à l’exclusion.  Les instruments économiques permettent de définir de façon objective la pauvreté. 535 euros de revenus par mois pour une personne seule, c’est, pour l’Insee, le seuil de pauvreté. La notion de solitude est en revanche beaucoup plus délicate à définir. Comment mesurer un sentiment ? S’il est vrai que le dénuement induit une certaine marginalité, une rupture des liens sociaux, la corrélation entre pauvreté et solitude reste difficile à appréhender. « La solitude n’est pas un état donné, elle résulte d’un processus. L’exclusion est une dynamique due à la défaillance progressive des mécanismes intégrateurs traditionnels : le marché, la famille, l’Etat providence », explique le sociologue Alain Bihr. Cercle vicieux. Un exclu sans emploi ou touchant le Smic n’a pas accès aux modes de consommation dits « normaux ». Il s’est coupé de ses attaches familiales, ne fait plus valoir ses droits sociaux. Des filets de sécurité qui, quand on s’y raccroche, peuvent éviter que pauvreté ne finisse par rimer avec solitude. « La plupart des gens considérés comme pauvres ne sont pas seuls. Les solidarités familiales jouent un rôle important dans ces cas là », considère Alain Bihr. Sinon, c’est le cercle vicieux. Un appartement trop petit pour recevoir, le fait de ne pas aller au cinéma, de ne pas faire les boutiques conduisent peu à peu à l’isolement. On se sent à l’écart de la vie « normale », on se coupe petit à petit de la société. Dans les cas extrêmes, cet engrenage conduit à la désocialisation la plus complète, voire à la rue, une « situation exceptionnelle dont on n’a peu de chance de se sortir ». Errance. Alexandre Vexliard, sociologue de la déviance, décrit quant à lui la « clochardisation » des populations précaires. Une fois à la rue, la spirale s’accélère. Honte de retrouver d’anciens amis auprès desquels on s’est endetté, ne plus se lever le matin, perte des automatismes du quotidien : le monde de la rue devient alors un monde parallèle fait de dépendances et d’échappatoires faciles. « Les personnes à la rue tombent souvent dans la drogue. Elles se sentent comme soulagées d’être complètement à côté de la plaque », explique Nathalie, assistante sociale à L’Etage, association d’accueil pour les jeunes de Strasbourg. Les plus « out » renient leurs origines pour s’en inventer d’autres. « Ils se disent anciens écrivains, artistes incompris, professeurs de philo. La plupart sont des clochards volontaires », ironise Nathalie. Vient enfin l’anesthésie générale, stade où le froid et les blessures ne sont même plus sensibles, « le moins douloureux finalement ». L’écoute reste un remède efficace à ces maux intérieurs. Au sein des associations, les langues se délient. Laurence Schmoll, professeur de français-langue étrangère, avoue faire autant de social que de pédagogie. « Au centre socio-culturel du Fossé des Treize, nous accueillons en majorité des femmes seules, comme Lamria. Peu à peu, elles réapprennent ici les gestes de tous les jours. Lire le journal, remplir un chèque mais aussi trouver un peu de chaleur humaine. » | | | |
| | Cécile Poure Cécile Magne Jean-François Michel | | | | | Assistance familiale : une loi, pas une règle | | Solidarité, tableau de A. Robaudi, 1899. | Le code civil prévoit que les membres d’une même famille se viennent en aide en cas de difficultés : parents et enfants se doivent une assistance mutuelle. Cette obligation civile et morale joue dans le cadre de liens familiaux « particulièrement étroits ». L’enfant doit pouvoir compter sur la soutien financier de ses parents. Il reste sous leur autorité jusqu’à son « émancipation ». Les parents doivent protéger sa sécurité, sa santé et sa moralité, quel que soit son âge. Les enfants sont également tenus à garantir la survie de leurs ascendants dans le besoin. L’obligation alimentaire n’est donc pas à sens unique. Une restriction limite cependant son application. Les membres de la famille sont dégagés de toute obligation dans le cas où ils auraient eux-mêmes été laissés dans le besoin par le créancier. Pour la juriste Frédérique Granet, spécialiste du droit de la famille, « le droit est bien fait, mais très peu utilisé ». Même lorsqu’elles connaissent la procédure, les personnes dans le besoin hésitent à se lancer. Ce recours crée ou envenime des tensions familiales de façon souvent irréversible. « Je préfère galérer et avoir la conscience tranquille plutôt que d’intenter un procès à mes parents », explique Claire, 21 ans. Elle a quitté le foyer il y a trois ans à la suite d’une dispute, mais ne tient pas à réclamer quoi que ce soit à sa famille, et surtout pas par la voie légale. « C’est une question de respect. Derespect pour moi, parce que mon amour propre m’interdit de leur demander l’aumône, je veux leur prouver que je peux m’en sortir sans eux. Et c’est aussi une question de respect pour eux, parce que malgré nos problèmes, je me vois très mal les traîner devant les tribunaux. » Pour Frédérique Granet, « les allocations publiques restent la solution la plus dépassionnée et la mieux connue ». Bouts de chemin Lamria, 50 ans : «Vivre dans une bulle» « Loup », « coup », Lamria déchiffre, la tête enfouie dans son cahier d’écriture, les mots grossièrement posés sur les interlignes. Ce petit bout de femme, énergique et volontaire, s’est lancée dans une vaste entreprise : apprendre à lire et écrire. Venir à l’atelier d’alphabétisation, au centre socio-cuturel, rue Finkmatt, est une manière pour elle de sortir de l’isolement. Une seconde vie. « J’en avais marre de rester entre quatre murs, j’en devenais folle. Ici, je rencontre du monde, des femmes comme moi qui n’ont pas eu accès aux savoirs de base. On discute, on apprend, ça fait du bien. » Lamria affirme n’être jamais allée à l’école. Mariée à 17 ans, elle s’est consacrée à l’éducation de ses cinq enfants au détriment de tout le reste. Aujourd’hui, elle est seule. Sa progéniture est loin et ne donne jamais de nouvelles. Lamria vit de ses allocations chômage depuis que la femme chez qui elle faisait le ménage est morte. « Je marche dans les rues pour faire passer le temps. La déprime, quoi. Je vis dans une sorte de bulle d’où je n’ose pas sortir. » Pour le courrier, elle s’adresse à droite et à gauche, aux assistantes sociales quand elles ont le temps. « Parfois, elles refusent même d’ouvrir mes lettres, elles disent que ce n’est pas leur boulot, que je n’ai qu’à demander aux voisins. » Pourtant Lamria n’a jamais fait appel à eux. Ils n’ont pas à connaître son handicap : « J’ai trop honte », avoue-t-elle. D’ailleurs ils sont complètement indifférents. « Je suis seule, seule, seule. Ne pas savoir lire et écrire m’isole encore plus. Mais c’est fini tout ça. » Lamria est une battante. Peggy, 30 ans : «Se sentir entourée» Dans la salle commune de l’Etage, les parties de tarot vont bon train. La jeune fille, cartes en main, se confie. « Ma belle-mère m’a foutue dehors. Depuis je ne vois plus mes trois enfants, je n’ai pas de boulot et j’attends que ma demande de logement social aboutisse. Maintenant, ce qu’il me reste, c’est les amis de l’Etage, me sentir entourée. » Elle y passe toutes ses journées, à jouer aux cartes mais aussi à discuter, à orienter les « plus paumés ». Elle leur donne les bonnes adresses. « Ça fait du bien de sentir que, finalement, on est pas les plus malheureux. En aidant les autres, je me sens plus utile. » Le soir, elle réintègre, « à 19 heures pétantes », le centre d’hébergement du Château d’eau. « Là bas, c’est pas pareil. On est tous mélangés : les camés, les jeunes, les clochards. C’est dur. On se sent rabaissé. C’est la loi du plus fort, il faut un caractère bien trempé. » Elle hésite, esquisse un sourire. « Moi, j’y arrive. » Frédéric, 27 ans : «Savoir écouter les autres» En foyer Sonacotra depuis septembre, Frédéric vit seul. Son hépatite C l’empêche de travailler et les occupations sont rares. Alors, le jeune homme a choisi de se rendre utile pour combattre la morosité. Et il en est fier. « Je suis un cas atypique dans le foyer, j’ai fait des études. J’ai le contact facile et je sais écouter les gens. » Cet après-midi, comme tous les autres jours, Frédéric accompagnera « Papy », un sexagénaire en chaise roulante, résident du foyer, faire ses courses chez Atac. Tout un programme. « Il n’ose jamais demander mais a toujours besoin de sortir chercher du café et son journal. Je connais ses goûts et ses petites habitudes. Tous les samedis, je vais lui faire son tiercé au PMU rue de Zurich. » Danielle et Gérard, 55 et 60 ans : «Ne pas déranger» « Nous sommes là depuis 18 mois, et nous attendons d’être logés ailleurs. Notre tuteur nous l’a promis. » Danielle ôte ses lunettes roses et jette un œil incrédule sur la pièce. 25 m2 où s’entassent une grosse télé Radiola, un lit défait, une table étroite. Au mur, les dessins de la petite dernière, la photo de Johnny. « Dans le foyer, il y a un petit vieux qui ne peut plus se déplacer. Tous les matins je lui apporte son petit déjeuner. Franchement, les portions de l’Abrapa (Association bas-rhinoise d’aide aux personnes âgées) ne sont pas suffisantes », s’indigne-t-elle. Le reste de la journée, Danièle le passe devant la télé. Gérard, lui, préfère se promener le long de l’Ill. Auvergnat d’origine, son « cœur est resté dans les montagnes. Je ne me sentirais jamais alsacien ». Un peu bougon, le vieil homme fume pensivement à la fenêtre. Si la solidarité s’organise tant bien que mal entre les résidents du foyer Sonacotra, les liens familiaux, eux, sont distendus, voire inexistants. « C’est vrai qu’on a eu une période difficile. On buvait tous les deux. Sales temps. Nos trois enfants ne nous l’ont jamais vraiment reproché et je crois avoir été une bonne mère malgré tout, mais bon, il en reste peut-être une certaine rancœur. » Un de leurs fils vit en-dessous de chez eux, dans le même foyer. Seul, lui aussi. Un autre habite Toulouse, dans une maison avec piscine. « On a pensé s’installer chez lui, quand on ne savait vraiment plus quoi faire. Mais on a eu peur de déranger », murmure Danièle, désignant une photo de ses petits-enfants, sourires béats et maillots de bain. Michel, 23 ans : «Vouloir être à la hauteur» Treillis et barbe de trois jours, Michel attend les bons d’échange distribués par la Mission locale. Cela va bientôt faire un an que sa « miss » les a laissés tomber. Lui et son petit Romain âgé de quelques mois. Depuis, il squatte « chez les potes », s’habille à l’Armée du salut et fait garder son « gamin » par des copines. « J’ai quitté Erstein pour Strasbourg. Ici, c’est moins la galère : on te repêchera toujours. » La solidarité certes, mais la solitude est toujours aussi pesante. « Quand t’es papa, c’est encore plus difficile. On se sent responsable. J’ai peur de ne pas être à la hauteur. » Etre accompagné, c’est être parfois encore plus seul. « Les propriétaires se méfient, je sais pas quand on aura notre propre appart. Pour trouver du boulot, c’est même pas la peine. » René, 42 ans : «Ne pas étaler ma vie» Son regard perdu passe au travers des choses. René fait partie de ceux qui refusent toute forme d’assistance. Il s’en sortira seul. Question de dignité. Encore livreur il y a un mois, il a perdu son emploi pour « des histoires, pas grand chose » et s’est retrouvé sans ressources. Après avoir enchaîné les missions d’intérim, « usé », il s’est rabattu sur la rue, « là où l’on ne doit rendre de comptes à personne ». La manche, c’est le froid, la fierté ravalée, l’indifférence souvent. C’est aussi et surtout l’anonymat. « C’est la première fois que je fais la manche. Ça m’arrache les tripes mais je préfère ça plutôt qu’étaler ma vie devant des gens bien pensant et pleins de bonnes intentions. Ceux qui me donnent un euro en passant, je ne les revois plus... » Isabelle, 37 ans : «Retrouver une dignité sociale» Voix douce et boucles dorées, Isabelle raconte avec aisance et réalisme son parcours. Un modèle de réinsertion. Dans une situation très précaire, sans emploi avec ses deux filles à charge, Isabelle a vécu pendant quatre ans dans un deux pièces du Neuhof. « J’ai connu beaucoup de femmes dans cette situation. Avec ou sans enfant, larguées par leurs compagnons. Certaines ont dégringolé, fini toxicomanes, sur le trottoir, leurs enfants placés. Quand j’y pense, ça me fait froid dans le dos. Ça commençait toujours de la même façon : rester inactives, traîner la journée dans les magasins et se sentir frustrées, dépenser tout l’argent aux dépens des enfants ». Pendant cette longue période d’inactivité, Isabelle s’est lentement sentie gagnée par l’isolement. « A force de ne plus voir personne que mes deux filles, je tournais en rond. J’ai peu à peu perdu la motivation de sortir, de me maquiller, de parler à des gens. Au bout d’un moment, je n’en pouvais plus. » Isabelle travaille depuis deux mois comme secrétaire au sein de l’association Cyclo’tour au Neudorf, une entreprise d’insertion où elle se sent épanouie. Entre la cantine pour les enfants et la nounou le soir, travailler n’est pas vraiment rentable pour elle. Elle ne gagne que le Smic, mais ce qui lui manquait, c’est « un environnement professionnel, l’impression de retrouver une dignité sociale. Ici, j’ai repris pied dans la vie active en douceur. La durée maximale du contrat est de deux ans seulement, mais c’est un début ». | | | |