Comment aider les jeunes sans diplôme
Rapport après rapport, le Conseil de l'emploi, des revenus et de la cohésion sociale (CERC), présidé par Jacques Delors, analyse l'état de la cohésion sociale et propose des pistes pour améliorer les choses. Le rapport Les enfants pauvres (2004) avait souligné l'ampleur et les conséquences désastreuses d'un phénomène largement occulté, Aider au retour à l'emploi (2005) avait introduit la distinction, désormais classique, entre instabilité et insécurité de l'emploi, et insisté sur la nécessaire sécurisation des parcours professionnels. La France en transition (2006) avait chiffré, pour la première fois, la réalité des inégalités de revenu salarial, jusqu'alors mesurées uniquement entre emplois à temps plein, alors que le chômage intermittent et le temps partiel subi suscitent des inégalités autrement plus importantes.
Cette fois, le CERC s'est intéressé à L'insertion des jeunes sans diplôme. Il s'agit d'un « devoir national », souligne sans ambages le titre du nouveau rapport, tant les conséquences du laisser-faire en la matière sont désastreuses pour les jeunes concernés et pour la société dans son ensemble. Le CERC pointe à la fois l'importance du problème et la faiblesse des réponses, surtout lorsqu'on compare les politiques publiques mises en œuvre en France avec ce qui se fait dans certains autres pays de l'Union européenne.
117 000 sans diplôme
Il convient d'abord de lever une ambiguïté : sans diplôme ne signifie pas forcément sans qualification. On peut avoir raté son BEP ou son bac et disposer néanmoins d'un niveau de formation équivalent à celui ou celle qui a réussi le même examen. En France, traditionnellement, les statistiques privilégiaient une approche par qualification : sont considérés comme dépourvus de qualification au sortir de l'école les élèves qui, ou bien n'ont pas achevé le premier cycle de l'enseignement secondaire (sortie avant la 3e ou au niveau des classes de type SES-SEGPA, CPPN ou CPA[1]), ou bien n'ont pas dépassé la première année d'un enseignement professionnel court (CAP, BEP). Ce qui représente environ 50 à 60 000 jeunes chaque année, soit 6 % d'une classe d'âge. Phénomène inquiétant, après avoir sensiblement diminué jusqu'en 1995, la proportion de jeunes non qualifiés s'est stabilisée à ce niveau depuis une dizaine d'années.
Dans les comparaisons internationales en revanche, notamment au niveau de l'Union européenne, ce sont les sorties sans diplômes qui prévalent. Ces « sans diplôme » sont beaucoup plus nombreux : en 2004, on en comptait 117 000, soit près de 17 % d'une classe d'âge, ce qui classait la France à peu près dans la moyenne (en 13ème position) des pays de l'Union à 25. Le rapport du CERC note que cette situation tient pour l'essentiel à l'accumulation progressive de difficultés, jusqu'à ce que les efforts pour terminer le cycle normal apparaissent voués à l'échec. Ces difficultés apparaissent tôt, comme en témoigne la forte proportion des jeunes non diplômés qui, au moment de leur entrée en sixième, avaient déjà redoublé (plus des trois quarts au moins une fois, un tiers au moins deux fois).
Les facteurs de l'échec
D'où vient ce taux élevé d'échec scolaire ? En grande partie d'un « sous-investissement en capital humain et en capital social », répond le CERC. Capital humain, d'abord : le faible niveau scolaire des parents eux-mêmes, notamment de la mère, rend les parents incapables d'aider leurs enfants : « plus d'un sortant sans qualification sur deux a une mère qui ne possède aucun diplôme ». Souvent, ces parents n'arrivent pas à financer les aides parascolaires (leçons, soutien, médiathèque, ...), ni à offrir une chambre individuelle à chaque enfant. Quant au capital social, dans les milieux populaires, les parents sont souvent mal informés et ne comprennent pas forcément comment fonctionne l'école, quelle conséquence implique telle ou telle orientation proposée, l'importance du diplôme dans la société qui s'annonce, etc. Enfin, du fait d'une ségrégation sociale qui tend à progresser, les élèves en difficulté se retrouvent de plus en plus souvent entre eux mêmes, sans possibilité de côtoyer ceux qui réussissent mieux.
Tous ces facteurs contribuent à faire de l'échec scolaire un handicap social qui se transmet d'une génération à l'autre: un quart des jeunes non qualifiés vivent dans une famille sans emploi, contre 1 % des diplômés de l'enseignement supérieur...
Il faut bien dire - et le CERC le souligne - que le système éducatif n'échappe pas pour autant à la critique. Nombre de jeunes qui décident d'arrêter la formation au niveau du bac le font parce qu'une formation supérieure à recrutement limité (BTS par exemple) leur a été refusée. Surtout, le système français pratique le « tout ou rien » : c'est la moyenne qui permet à l'élève de passer en classe supérieure ou d'obtenir son diplôme, si bien que de mauvaises notes dans certaines matières engendrent automatiquement l'échec - alors même que le niveau est atteint dans d'autre matières. De même, le redoublement s'avère souvent inadapté pour rattraper le retard, puisque l'élève est amené à revoir toutes les matières, y compris celles qu'il maîtrise.
La compétition scolaire
Les conséquences de l'échec scolaires sont connues : ne pas être diplômé était gênant il y a vingt ans; c'est désormais une tare. « Le taux de chômage des non-diplômés sortis depuis moins de cinq ans de formation initiale, écrit le CERC, est passé de 18 % en 1978 à 41 % en 2005, lorsque celui de l'ensemble des sortants de moins de cinq ans passait de 12 % à 19 % ».
Certes, il ne faut pas exagérer : même s'ils ont plus de mal à s'insérer dans l'emploi que leurs amis diplômés, la majorité finit par y parvenir. Cinq ans après avoir quitté l'école, 40 % des non diplômés ont un emploi et un CDI (contre 65 % pour l'ensemble des jeunes). Mais les emplois qu'ils trouvent sont plus souvent instables ou à temps partiel subi, et leurs carrières se déroulent dans des petites entreprises où les salaires sont bas et les avantages sociaux insignifiants. Surtout, plus tôt le jeune sort du système scolaire, plus ses difficultés s'accentuent : seuls 37 % de ceux qui avaient quitté l'école au niveau du collège avaient un emploi trois ans plus tard (contre 65 % pour ceux qui étaient allés jusqu'au bac). Parmi les « sortants précoces » (16 ans) ayant quitté l'école un à quatre ans auparavant, seuls 29 % des hommes et 22 % des femmes étaient en emploi en 2006, les autres étant soit au chômage (37 %), soit inactifs (41 % chez les femmes, 24 % chez les hommes). Bref, la galère.
Une fois le constat dressé, le CERC rappelle que la société doit lutter contre l'échec scolaire. Le rappel est utile, tant les économistes « orthodoxes » y voient aujourd'hui un gaspillage de ressources. Certes, reconnaissent-ils, tout cela est bien triste, mais il ne faut pas s'acharner, car les efforts pour amener les jeunes concernés à renouer avec la formation sont vains, ou presque : on ne fait pas boire un âne qui n'a pas soif, concluent-ils, et, tout comme il vaut mieux irriguer les terres riches que les terres où pas grand-chose ne poussera jamais, il vaut mieux dépenser l'argent public pour investir dans la formation des éléments prometteurs que dans celle des « traîne-savates ». La société n'a pas à payer une deuxième chance pour des jeunes qui, eux ou leur famille, ont refusé la première.
Les rapporteurs du CERC ne partagent évidemment pas ce point de vue : une société fondée sur la mise à l'écart d'une fraction de la population implique un impressionnant cortège de flics, de prisons, d'éducateurs, d'assistants sociaux... Il faut donc bien lutter, mais comment ? Il faut se méfier des réponses qui proposent, afin d'« absorber une trop abondante main-d'œuvre peu qualifiée », de flexibiliser, de réduire les « charges » (sociales) et de baisser les salaires ; cette voie nous amènerait inévitablement « à une accentuation sensible des inégalités de salaires et de la pauvreté ». Mais alors que faire ?
La France peut mieux faire
La prévention de l'échec est évidemment la première action à mener. Mais elle n'est pas la seule : il faut aussi aider les jeunes, même dépourvus de diplôme, à mieux s'insérer dans l'emploi. Le CERC souligne qu'agir en fin de parcours, lorsque les dés sont déjà jetés, est rarement efficace. La formation en alternance aboutit en général à de bien meilleurs résultats en termes d'insertion que la volonté à tout prix de maintenir dans le système scolaire classique des jeunes qui ont acquis la certitude qu'ils y perdaient leur temps.
L'exemple finlandais montre que valider les acquis à mesure de leur acquisition est nettement plus efficace que le système des diplômes. Ce n'est cependant pas la seule explication de la rareté des sorties précoces et des excellents résultats scolaires des jeunes Finlandais : il faudrait également mentionner les jardins d'enfants, un enseignement obligatoire caractérisé par un tronc commun très important, un repérage précoce des difficultés avec accompagnement renforcé dans les matières concernées, une validation possible des compétences non acquises à l'issue de l'enseignement obligatoire grâce à une année supplémentaire optionnelle...
Quant au deuxième volet - une meilleure insertion des jeunes non diplômés dans l'emploi - le CERC insiste sur l'importance des formations au sein des emplois aidés, sur la certification des acquis professionnels, sur le rôle bénéfique des stages rémunérés, sur l'accompagnement personnalisé des jeunes en difficulté. Le rapport cite également le dispositif mis en place par le conseil régional d'Ile-de-France (« Passerelles vers l'apprentissage », visant à donner à des jeunes sans qualification une formation qualifiante rémunérée) ou de Poitou-Charentes (accès à une qualification en deux ans dans le cadre d'un contrat de travail au bénéfice de jeunes en grande difficulté).
De cette lecture, le lecteur sortira plus confiant : il est possible d'agir efficacement et de s'inspirer de bonnes pratiques. Comme c'était déjà le cas pour les autres rapports du CERC, la masse d'informations contenue, la rigueur de l'analyse, la clarification des problèmes, les propositions avancées - même si c'est parfois dans un langage d'une prudence insigne - font de ce document une référence essentielle. On ne peut que regretter l'indifférence médiatique à l'égard de ce travail [2] . Comme si 17 % d'une classe d'âge n'avaient pas d'existence sociale. Comme si ces jeunes en perdition n'avaient pas d'importance.
Nous sommes fiers de notre taux de fécondité, mais nous ne nous intéressons pas assez à ce que les bébés deviendront plus tard, quelle place leur sera réservée dans la vie. Ah, si nous consacrions autant de place à nous le demander que la publicité en passe à nous vanter les mérites de tel placement financier ou l'opinion à disséquer la réforme des retraites : au moins nous préparerions l'avenir au lieu de discuter du passé.
07 Juillet 2008
Notes
[1] SES : section d'enseignement spécialisé. SEGPA : section d'enseignement général préparatoire à l'apprentissage, CPPN : classe pré-professionnelle de niveau. CPA : classe préparatoire à l'apprentissage.
[2] Le rapport est paru le jour même où était imprimé le n° de juillet-août d'Alternatives économiques, qui n'a donc pas pu le signaler. D'où cet article ...